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ÉCONOMIE.

Gouvernance hydrique en Haïti : combien coûte la mauvaise gestion de l’eau à l’économie nationale ?

Par Moise Charles.

De l’irrigation de l’Artibonite à l’eau potable en milieu urbain, la gestion de la ressource hydrique apparaît comme un enjeu économique majeur : produire plus, réduire les pertes, protéger les infrastructures et renforcer la résilience du pays.

« L’eau a une valeur économique dans toutes ses utilisations concurrentes et doit être reconnue comme un bien économique. » Cette affirmation, consacrée par le quatrième principe de la Déclaration de Dublin de 1992 sur l’eau et le développement durable, a profondément transformé la manière de penser la gestion des ressources hydriques. Elle ne signifie pas que l’eau doit être considérée comme une simple marchandise. Elle rappelle plutôt qu’une ressource limitée, indispensable à la vie, à l’agriculture, à l’industrie, à l’énergie et à la santé, possède une valeur économique qu’une politique publique responsable ne peut ignorer.

La doctrine de l’économie de l’eau repose ainsi sur une idée fondamentale : chaque goutte d’eau mobilise des infrastructures, des investissements, des compétences humaines et des coûts de protection et de distribution. La gaspiller, la polluer ou laisser se dégrader les écosystèmes qui la produisent revient donc à détruire progressivement un capital économique. La FAO souligne d’ailleurs que la gestion de l’eau doit prendre en compte simultanément l’efficacité, l’équité, la santé publique, les impacts environnementaux, les conséquences budgétaires et la durabilité.

Appliquée à Haïti, cette doctrine ouvre une perspective particulièrement intéressante. La question n’est plus seulement de savoir si le pays dispose de suffisamment d’eau, mais de déterminer comment cette ressource est gouvernée, répartie, valorisée, protégée et transformée en richesse collective.

L’eau : un capital naturel au cœur de l’économie haïtienne.

Dans une économie fortement dépendante de l’agriculture, l’eau constitue un facteur de production stratégique. Elle intervient directement dans la production végétale, l’élevage, l’agro-industrie, l’énergie et de nombreuses activités économiques.

Les données disponibles montrent l’importance de cette relation. Une analyse de la Banque mondiale indiquait que l’agriculture représentait environ 94 pour cent des prélèvements totaux d’eau douce en Haïti. Pourtant, une très faible proportion des terres agricoles était équipée pour l’irrigation, tandis que l’essentiel de l’agriculture demeurait dépendant des précipitations.

Cette situation révèle un paradoxe économique : l’eau est abondamment présente dans le cycle hydrologique, notamment pendant les périodes pluvieuses, mais une partie importante de cette ressource n’est pas suffisamment stockée, régulée ou mobilisée au moment et à l’endroit où elle est nécessaire. L’enjeu de la gouvernance hydrique devient alors celui de la transformation d’une ressource naturelle en véritable facteur de développement.

L’Artibonite : la démonstration par l’économie de l’eau

Le barrage de Peligre
 

Le bassin de l’Artibonite constitue probablement le meilleur exemple haïtien permettant de comprendre cette relation entre eau et économie.

Selon la Banque interaméricaine de développement, le bassin de l’Artibonite couvre environ 25 pour cent du territoire national et représente environ 80 pour cent de la production rizicole du pays. Dans la partie basse de la vallée, la valeur annuelle de la production agricole dépasse 57 millions de dollars. Plus de 285 000 personnes vivent dans le bassin concerné par les programmes de gestion de l’eau.

Ces chiffres permettent de comprendre que la gestion de l’eau n’est pas une question secondaire. Elle conditionne directement la capacité de milliers de producteurs à produire, à vendre, à créer des revenus et à alimenter les marchés nationaux.

Mais l’équation est fragile. L’érosion, les inondations, l’envasement des infrastructures et les difficultés à garantir l’eau d’irrigation menacent régulièrement cette production. C’est précisément pour cette raison que la BID a soutenu un programme de gestion de l’eau dans le bassin de l’Artibonite associant infrastructures hydrauliques et renforcement de la gouvernance des ressources en eau. L’objectif affiché était de réduire de 80 pour cent la valeur annuelle des dommages agricoles et d’augmenter de 30 pour cent la productivité du riz.

Autrement dit, investir dans l’eau revient ici à investir dans la productivité agricole.

De la mauvaise gestion au coût économique.

La gouvernance hydrique devient particulièrement importante lorsqu’on observe le coût des catastrophes liées à l’eau.

Une mauvaise gestion des bassins versants, la dégradation des sols, la disparition de la couverture végétale et l’insuffisance des ouvrages de contrôle du ruissellement peuvent amplifier les effets des pluies intenses. Les inondations détruisent alors les cultures, les routes, les ponts, les canaux d’irrigation et les infrastructures urbaines.

La facture est ensuite supportée par plusieurs acteurs : les agriculteurs perdent leurs récoltes, les entreprises perdent des jours de production, les ménages voient leurs revenus diminuer et l’État doit mobiliser des ressources pour réparer ou reconstruire les infrastructures.

L’eau mal gouvernée devient donc une source de dépenses.

À l’inverse, l’eau bien gouvernée devient un investissement.

Cette différence est essentielle pour comprendre la dimension économique de la gouvernance hydrique

L’eau potable : une dépense sociale ou un investissement productif ?

La même logique s’applique à l’eau potable et à l’assainissement.

La Banque mondiale indiquait en décembre 2024 que seulement 43 pour cent de la population rurale haïtienne avait accès à une eau potable de base, contre 90 pour cent en moyenne dans le reste de l’Amérique latine et des Caraïbes. Elle soulignait également les effets de décennies de sous-investissement, d’infrastructures insuffisantes et de faible résilience des services d’eau et d’assainissement.

Or, l’accès à l’eau potable ne constitue pas uniquement une dépense sociale. Il représente également un investissement dans le capital humain.

Une population qui consacre moins de temps à rechercher l’eau, qui est moins exposée aux maladies liées à l’eau insalubre et qui bénéficie de services fiables dispose de davantage de temps pour travailler, étudier, produire et entreprendre.

L’économie de l’eau rejoint donc ici l’économie de la santé, l’économie du travail et l’économie du développement.

Gouverner l’eau pour créer de la valeur.

La véritable question pour Haïti n’est donc pas seulement combien coûte l’eau, mais combien coûte son absence de gouvernance efficace.

La Déclaration de Dublin avait déjà insisté sur la nécessité d’une gestion intégrée reliant l’eau, les terres, les écosystèmes et le développement économique. Elle préconisait également une participation des utilisateurs, des planificateurs et des décideurs à tous les niveaux.

Cette approche est particulièrement pertinente pour Haïti. Un bassin versant ne s’arrête pas aux frontières administratives d’une commune. Une décision prise en amont peut produire des conséquences économiques en aval. La déforestation, l’érosion, l’extraction des matériaux, l’occupation anarchique des berges, l’irrigation, la production énergétique et l’approvisionnement en eau potable sont donc interdépendants.

L’Artibonite illustre précisément cette nécessité de coordination entre les acteurs situés en amont et en aval. La BID souligne notamment l’importance de la coordination entre les institutions responsables de l’énergie et celles chargées de l’irrigation et de l’agriculture.

Vers une nouvelle économie de l’eau en Haïti.

Haïti gagnerait à considérer l’eau comme un capital stratégique plutôt que comme une ressource disponible gratuitement et indéfiniment.

Cela suppose de mieux connaître les ressources disponibles, de renforcer les systèmes de données hydrologiques, de protéger les bassins versants, de réhabiliter les réseaux d’irrigation, de développer le stockage de l’eau, de moderniser les services d’eau potable et de clarifier les responsabilités institutionnelles.

Il ne s’agit pas de transformer l’eau en une marchandise inaccessible aux populations pauvres. Le principe de Dublin lui-même reconnaît simultanément la valeur économique de l’eau et le droit fondamental des êtres humains à accéder à une eau propre et à l’assainissement à un prix abordable.

La question est donc celle de la bonne allocation d’une ressource rare : comment faire en sorte que chaque investissement dans l’eau produise le maximum de bénéfices économiques, sociaux et environnementaux ?

Pour Haïti, la réponse pourrait se trouver dans une nouvelle doctrine nationale de l’économie de l’eau : protéger les sources, investir dans les infrastructures, rémunérer et responsabiliser les gestionnaires, renforcer la participation des usagers et surtout considérer chaque bassin versant comme une unité économique, écologique et sociale.

Car au fond, la gouvernance de l’eau n’est pas seulement une affaire de tuyaux, de barrages, de canaux ou de sources. C’est une question de développement.

L’eau peut être un coût lorsque le pays la laisse fuir, la pollue ou la laisse détruire ses infrastructures.

Mais elle peut devenir un puissant moteur de croissance lorsqu’elle est correctement planifiée, protégée, distribuée et valorisée.

En Haïti, la véritable économie de l’eau commence donc par une question simple : combien de richesse nationale sommes-nous en train de perdre lorsque nous ne savons pas suffisamment bien gouverner notre eau.

Moise Charles,

Ingénieur en Environnement,

Spécialiste en Droit international de l’Eau,

Spécialiste en Gestion et Sécurité de l’Eau,

Spécialiste en Migration Climatique.

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