Gouvernance hydrique en Haïti : l’impératif d’un INARHY pleinement opérationnel.
La gouvernance de l’eau en Haïti est une problématique stratégique qui conditionne la santé publique, la sécurité alimentaire, la résilience environnementale et la stabilité socio-économique. L’eau, déclarée patrimoine commun de la Nation par le décret du 8 mars 2021, doit être gérée selon des principes de précaution, de prévention, de transparence et de solidarité. Pourtant, l’histoire récente du pays révèle une fragmentation institutionnelle, une faiblesse des infrastructures et une vulnérabilité accrue face aux changements climatiques. Dans ce contexte, la mise en place effective de l’Institut National des Ressources Hydriques (INARHY) apparaît comme une condition sine qua non pour coordonner les acteurs et mettre en œuvre les politiques publiques existantes, notamment le Plan Hydraulique National et d’Assainissement (PHAN) et les recommandations issues de l’inventaire du PNUD en 2021..
Le décret de création de l’INARHY définit l’eau comme une ressource d’intérêt général, dont l’usage appartient à tous, mais dont la gestion doit être régulée par l’État. L’article 89 du décret est particulièrement important : il définit la mission de l’INARHY comme l’organe central chargé de mettre en œuvre la politique nationale de l’eau, de coordonner les acteurs publics et privés, de protéger et valoriser les ressources hydriques, de fixer les normes de qualité et de rejet, et de garantir la transparence et la participation dans la gouvernance du secteur. En clair, l’article 89 consacre l’INARHY comme autorité centrale et légitime, dotée de missions de régulation, de planification et de contrôle.

Le Plan Hydraulique National et d’Assainissement (PHAN), élaboré en 2018, constitue le cadre stratégique pour l’accès à l’eau potable et aux services d’assainissement. Il fixe des objectifs clairs : améliorer la couverture nationale en eau potable, développer les infrastructures d’irrigation, renforcer les systèmes d’assainissement et réduire les inégalités territoriales. Toutefois, sa mise en œuvre reste entravée par le manque de coordination institutionnelle et de financement. L’INARHY, en devenant pleinement opérationnel, pourrait assurer la cohérence des interventions et garantir que les priorités définies par le PHAN soient effectivement traduites en actions concrètes.
Les premières recherches sur la gouvernance hydrique en Haïti montrent que la multiplicité des institutions intervenant dans le secteur (Ministère de l’Environnement, Ministère de l’Agriculture, Direction nationale de l’Eau potable et de l’Assainissement, collectivités territoriales, ONG, bailleurs internationaux) entraîne des chevauchements et des incohérences. Cette fragmentation limite l’efficacité des politiques et compromet la durabilité des actions. Le décret de 2021 vise précisément à remédier à cette dispersion en confiant à l’INARHY la régulation des usages et la gestion du domaine public hydraulique. Le rapport du PNUD propose, de son côté, un modèle de cadre de concertation qui pourrait être intégré dans la structure de l’Institut pour renforcer la participation des communautés et assurer une gouvernance inclusive.
La pleine opérationnalisation de l’INARHY doit être considérée comme un impératif politique et social. Elle implique la mise en place de moyens financiers, techniques et humains, ainsi que l’adoption de normes claires et applicables. Elle suppose également une articulation avec le PHAN et une intégration des données scientifiques du PNUD. Au-delà des aspects techniques, la gouvernance hydrique doit intégrer les dimensions sociales et environnementales. L’eau est une ressource vitale, mais aussi un facteur de cohésion sociale et de stabilité politique. Les conflits d’usage, notamment dans les zones rurales et transfrontalières, peuvent devenir des sources de tension. La gestion durable des bassins versants, la protection des zones de recharge et la régulation des prélèvements sont des conditions indispensables pour prévenir ces conflits. Le rapport du PNUD insiste sur la nécessité de comprendre les perceptions et les choix des communautés, afin de construire des stratégies d’adaptation efficaces et durables. L’INARHY, en intégrant cette dimension participative, peut devenir un instrument de gouvernance inclusive, capable de mobiliser les acteurs locaux et de renforcer la résilience des populations.

En conclusion, la gouvernance hydrique en Haïti repose sur un triptyque indissociable : un cadre juridique solide (décret de 2021 et son article 89 définissant la mission de l’INARHY), une institution centrale pleinement opérationnelle (INARHY), et une base scientifique actualisée (inventaire du PNUD). Le PHAN définit les priorités stratégiques et propose la création d’un Fonds national de l’eau, garant de la durabilité financière du secteur. Mais seul un INARHY doté de moyens et de légitimité peut assurer leur mise en œuvre. L’eau, patrimoine commun de la Nation, doit être gérée avec rigueur, transparence et solidarité, afin de répondre aux besoins des générations présentes et futures. La pleine opérationnalisation de l’INARHY est donc non seulement une nécessité technique, mais aussi un impératif politique et social, conditionnant la capacité d’Haïti à assurer un avenir plus résilient et équitable. Une régulation forte dépend d’institutions légitimes, d’un cadre de concertation inclusif et d’un financement interne soutenu par le Fonds national de l’eau, garantissant que la ressource vitale soit gérée dans l’intérêt de tous.
Moise Charles ,
Ingénieur en Environnement ,
Spécialiste en Droit International de l’Eau et Gouvernance et Sécurité de l’Eau.
Spécialiste en Migration Climatique.

