Haïti/aménagement du territoire
COMMENT PROTÉGER NOS VILLES DES INONDATIONS ?
Par Jean Hénoc Faroul
Suite aux pluies qui se sont abattues sur le Haut-Artibonite, des inondations assez inquiétantes ont affecté une bonne partie de la ville des Gonaïves le Mercredi 2 Septembre 2026. Dans les rues du centre-ville, en raison de leur basse altitude, la situation s’est avérée très critique : les eaux sauvages où flottaient toutes sortes d’immondices et d’alluvions ont envahi les demeures et les établissements commerciaux à Bienac, Gatreau, Praville, Bois d’Ormes, Rue Égalité, entre autres .Bilan : 24 969 maisons affectées. Pour comble, la prison civile n’a pas été épargnée, aggravant encore plus la douleur des détenus.
Ce nouveau désastre, bien prévisible et évitable, est survenu dans un contexte particulier :
- la nouvelle commission communale dirigée par Gina Jeanty entreprenait dans la ville des travaux d’embellissement, la réorganisation de la circulation automobile et un programme-pilote de gestion des immondices;
- le ministre des Travaux Publics, Joseph Almathe Pierre-Louis, quelques jours auparavant, avait visité les Gonaïves où il a inspecté le problématique système de drainage.
Une situation généralisée :
Depuis une trentaine d’années, les inondations font partie du quotidien des grandes villes de la République d’Haïti, en raison du désastre environnemental, administratif et démographique, marqué par:
- la déforestation en amont dans montagnes surplombant ces villes côtières ;
- les constructions anarchiques (sans aucun plan
- d’urbanisme) au cœur de ces centres urbains et le
développement sauvage de zones suburbaines ;
- l’incurie administrative généralisée ;
- la mauvaise gestion des déchets par les municipalités ;
- le manque d’éducation environnementale de la population, et
- la mauvaise foi et l’indiscipline caractéristique des ‘’citoyens’’.
Aucune expérience des leçons du passé :
Dans une telle ambiance de négligence, d’indiscipline, de mauvaise foi et d’institutions n’existant que de nom, la répétition de ces désastres est on ne peut plus garantie.
Le chat échaudé craignant l’eau froide, la moindre averse et les plus petites crues sont faites pour jeter l’émoi et l’inquiétude chez les Haïtiens en général et les Gonaïviens en particulier, car la Cité de l’Indépendance est cette ville martyre d’Haïti ayant déjà payé le plus lourd tribut à la dégradation environnementale et à l’incurie administrative. En septembre 2004, les pluies torrentielles de la tempête tropicale Jeanne y provoquèrent une catastrophe sans précédent en Haïti : près de 3 mille personnes tuées ou disparues, environ 300 mille sinistrés et des pertes matérielles immenses dans la ville et les campagnes proches. La ville des Gonaïves fut submergée sous les torrents de boue des montagnes environnantes et les eaux de la rivière La Quinte.
Encore en septembre 2008, en raison du passage successif des cyclones Fay, Gustave, Anna et Ike, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Le bilan fut encore lourd : 500 morts, 70 mille sans abri et des centaines de milliers de sinistrés.
Comme le sphynx la ville a pu renaître de ses cendres, mais les traumatismes, les cicatrices, la négligence, l’indiscipline, la mauvaise foi y sont restés.

Les Gonaïves ne sont pas une ville maudite. Des dispositions et des mesures concrètes et permanentes devraient y être prises pour éviter la réédition de ces catastrophes.

Il n’est rien, au regard de l’état des exutoires de la ville, lesquels sont remplis d’alluvions, de déchets ménagers et industriels et où même des arbustes poussent. La nonchalance est proverbiale en Haïti.
En dehors des autorités publiques (la municipalité, le Service National de Gestion des Résidus Solides (SNGRS), les directions départementales des Ministères des Travaux Publics, de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Santé Publique, ec.) la société civile des Gonaïves s’était organisée pour prendre les choses en main, car il s’agit d’une question de vie ou de mort pour toute une ville, la quatrième du pays. Le comité ad hoc de ‘’Gonaïves Debout’’ et d’autres organisations de la société civile gonaïvienne avaient voulu réaliser des travaux en ce sens : le curage des canaux d’évacuation, le ramassage d’ordures, des campagnes de sensibilisation, la mobilisation des jeunes, etc. Les petites aides reçues d’amis personnels, de Gonaïviens de la Diaspora, d’agences de l’ONU (le PAM,
pour un projet de ‘’cash for work’’, l’OIM, pour soulager les personnes déplacées) n’ont pas été assez substantielles pour faire la différence.
Selon certaines personnalités de la ville, les défis sont immenses et dépassent la compétence et la capacité de plusieurs responsables locaux auxquels le manque de légitimité ne donne pas assez d’autorité pour agir en toute autonomie.

En attendant, la ville des Gonaïves risque bien de revivre les catastrophes de Septembre 2004 et Septembre 2008. Elle l’aura évité de justesse en Septembre 2026. Vingt-deux ans après, aucune expérience ne semble avoir été tirée des leçons du passé !
Jean Hénoc Faroul

