ÉDITORIAL
Campagnes d’alphabétisation :
POURQUOI HAÏTI A T-IL TOUJOURS ÉCHOUÉ ?
<<L’alphabétisation au service des personnes, de la planète et de la prospérité. >>, tel est le thème sous lequel était placée la célébration par l’UNESCO de la Journée Mondiale de l’Alphabétisation le 8 Septembre 2026 au Chiapas, l’un des États fédérés les plus pauvres du Mexique. Depuis 1966, l’ONU travaille à sensibiliser les Gouvernements et les sociétés civiles sur la nécessité d’alphabétiser la population mondiale. Pourtant, 60 ans après il existe encore sur la planète les ténèbres de l’analphabétisme : 739 millions d’adultes (15 ans et plus) ne comprennent pas encore la magie des lettres et des chiffres ; ce qui représente environ 10% de la population du globe. Dans la cartographie et la démographie mondiales de l’analphabétisme, l’Afrique Subsaharienne et l’Asie du Sud comptent pour 77 % du total, dont 2/3 de femmes et de ruraux.
La lutte contre l’analphabétisme ne semble plus à l’ordre du jour en Haïti où il affecte 51% (selon l’IHSI) de la population adulte, soit environ 2.5 millions de personnes. Cela fait d’Haïti le pays le plus touché en Amérique Latine qui compte un taux moyen de 5% d’illettrisme. Néanmoins, depuis les années 1940, le pays s’est engagé dans des campagnes boiteuses ‘’d’éducation communautaire, d’alphabétisation et d’éducation populaire’’, dont les plus marquantes furent menées par :
- L’office National d’Education Communautaire (ONEC) fondé le 14 Septembre 1961 sous la Présidence à vie de Dr. François Duvalier. Il mettait en place les écoles du soir pour adultes, en plus d’un programme d’alphabétisation.
- L’Office National d’Alphabétisation et d’Action Communautaire (ONAAC, 1967) qui ajouta à l’apprentissage le développement communautaire à travers les Conseils d’Action Communautaires (CAC).
- L’Office National pour la Participation et l’Education Populaire (ONPEP) mis sur pied le 20 Mai 1986 comme pour corriger le manque de résultats de la dictature des Duvalier (septembre 1957- février 1986) dans le domaine de l’éducation des adultes ;
- Misyon Alfa, une initiative de l’Eglise Catholique Romaine lancée en mars 1986 et placée sous la responsabilité du Père Frantz Grandoit.
- L’Office National d’Education Communautaire (ONECA) fondé en 1989 sous la présidence provisoire du Général Prosper Avril ;
- La Secrétairerie d’Etat à l’Alphabétisation (SEA) instituée en 1994 sous la Présidence de Jean-Bertrand Aristide. La SEA avait lancé les programmes ’’Alpha Economique’’ en 2002, et la méthode ‘’Yo, sí Puedo’’ (Moi, oui, je peux) en 2007 avec la coopération cubaine.
Comme on pouvait s’en rendre compte, les résultats sont loin d’être satisfaisants, pour des raisons politiques, financières et techniques.
Aujourd’hui, on parle de moins en moins d’alphabétisation des masses populaires dans le pays, au point de penser qu’on a fini par baisser complètement les bras ou s’en laver les mains face aux échecs répétés. La balance démographique ou mieux, le solde démographique naturel (la faible espérance de vie ou la mortalité des adultes face à la baisse du taux de natalité) et la multiplication des écoles fondamentales, ont finalement fait baisser un peu le taux d’analphabétisme dans le pays.
Pourtant, sur le sous-continent latino- américain et dans le bassin des Caraïbes les exemples de campagne d’alphabétisation réussie ne manquent pas. Avant la révolution cubaine de 1957, le pays avait eu seulement 23% d’analphabétisme. En 1961, il n’en fallut pas plus de 12 mois de mobilisation de 250 mille volontaires dans les zones rurales pour qu’en décembre de la même année, le pays fût déclaré libre de ce fléau social par l’ONU. Il en fut de même pour le Nicaragua sandiniste : la Croisade Nationale d’Alphabétisation lancée en mars 1980 avec le soutien de l’UNESCO, avait ramené en 5 mois le taux d’analphabétisme de 50% à 13%.
Faut-il donc comprendre que seule l’instauration d’un régime communiste ou socialiste en Haïti pour réussir, de gré ou de force, une campagne d’alphabétisation et fournir aux ‘’populations et à la planète les chances de prospérité’’ à travers les notions de base de lecture, d’écriture et de calcul arithmétique ? Pas forcément. En dehors de Cuba et du Nicaragua, de nombreux pays et régimes non socialistes de la région ont réussi à tirer leurs populations de l’ornière de l’illettrisme.
Le monde est entré de plein pied et avance à grands pas dans l’ère de l’alpha-Net-isme (de la digitalisation), où les gens utilisent les plateformes numériques pour obtenir des services qui nécessitaient autrefois le présentiel. Peut-on brûler l’étape de l’alphabétisation? Il est impossible, sinon difficile pour des gens illettrés de fonctionner dans le monde digital !
Pourquoi les campagnes d’alphabétisation en Haïti se sont toutes soldées par des échecs ?
La première remarque c’est que là où il y eut des campagnes massives et rapides, et des croisades pour cette
cause sociale, Haïti a choisi de mettre en place des institutions permanentes dirigées par des fonctionnaires qui avaient intérêt à faire durer le plaisir. Les réalisations de ces campagnes ne dépassaient pas donc quelques milliers d’alphabétisés sur des périodes assez longues, et furent inefficientes au regard des ressources utilisées. C’en fut peut-être le péché originel.
Quand en 2007, le Président René Préval avait fait venir les coopérants Cubains appliquer en Haïti la méthode ‘’Yo, sí puedo’’ utilisée en 1961 à Cuba, cela avait soulevé un grand espoir, mais on savait que les conditions n’étaient pas réunies en Haïti pour en assurer la réussite : la détermination et les moyens n’étaient pas au rendez-vous !
Haïti a besoin de réaliser enfin l’alphabétisation des masses pour permettre au pays d’entrer de plein pied dans le monde digital en cours. Comment un peuple ayant produit de nombreux ‘’marrons du syllabaire’’, ceux-là qui, durant l’époque coloniale et esclavagiste, transgressaient l’interdiction d’apprendre à lire et à écrire, ne soit-il pas arrivé encore à s’alphabétiser après 222 ans d’indépendance nationale ? Les causes en seraient-elles :
– l’institutionnalisation permanente de ce que devrait être une croisade rapide ?
- l’absence de bonne volonté ?
- le manque d’embrigadement et de mobilisation de la jeunesse ?
- l’insuffisance de moyens matériels et financiers et de ressources humaines ?
- le manque de persévérance et de discipline proverbial des Haïtiens toujours enclins à baisser les bras face aux difficultés ?
- la mal-appréhension des principes de l’andragogie, de la réalité socio-économique des paysans haïtiens et du profil psychosociologique de l’homme populaire haïtien ?
Autant de facteurs qui peuvent bien être à la base des échecs répétés. Une preuve aussi que les institutions successives mises en place, n’ont pas pris le temps d’analyser les causes de l’échec de la précédente en vue d’en tirer expérience…
Me. Jean Hénoc Faroul, M.A
- Master en droit / Relations Internationales
- Licencié en Droit,
- Défenseur des Droits Humains
- Licencié en Communication Sociale,
- Certifié en Administration Publique,
- Certifié en Analyse de l’Information
- (ONU, Norwegian Defence International Center, NODEFIC, Oslo, Norvège),Certifié en Droits Humains
- (Université du Pays Basque, Espagne),
- Journaliste de carrière,
- Ancien fonctionnaire de l’ONU,
