Pierre Guillon de Princé:
POUR UN DIALOGUE EN TOUTE HUMANITÉ
“Un être humain est libre, non quand l’autre ne l’est pas, mais quand l’autre l’est aussi”. Il y a des siècles en arrière cette maxime n’a pas toujours été évidente et aujourd’hui encore on en est à se questionner si elle fait sens pour tous les HOMMES. Toutefois, un Nantais semble être en adéquation avec cette pensée philosophique. Pierre Guillon de Princé est le descendant d’une famille d’armateurs négriers de Nantes qui fut impliquée dans le commerce triangulaire au XVIIIᵉ siècle.
La richesse de nombreuses familles d’armateurs et de négociants nantais provenait directement ou indirectement de ce système inique : une économie fondée sur l’esclavage colonial, le travail forcé des esclaves africains dans les plantations des Antilles françaises, notamment à Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), en Martinique et en Guadeloupe
Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, Nantes était devenu le principal port français impliqué dans la traite transatlantique. Entre la fin du XVIIᵉ siècle et le début du XIXᵉ siècle, plus de 1400 expéditions négrières y sont armées, ce qui représente environ 40 % de la traite française.
Pierre Guillon de Princé
Le système reposait sur le « commerce triangulaire » :
Des navires partaient d’Europe avec des marchandises (armes, tissus, alcool, objets manufacturés). Ces produits étaient échangés sur les côtes africaines contre des captifs. Les personnes réduites en esclavage étaient déportées vers les colonies américaines et antillaises. Les bateaux revenaient ensuite en Europe chargés de sucre, café, coton, tabac ou cacao. La prospérité de Nantes au XVIIIᵉ siècle fut donc liée au commerce maritime, au raffinage du sucre, aux assurances maritimes, aux investissements coloniaux et à l’esclavage. Aujourd’hui encore, cette histoire reste visible dans certains bâtiments, hôtels particuliers, quais et lieux de mémoire de la ville. Une mémoire qui est restée cependant longtemps silencieuse. Car après l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, la France a longtemps peu parlé de ce passé colonial. Pendant plus d’un siècle, la traite négrière est restée marginale dans l’enseignement et la mémoire publique. Ce n’est qu’à partir des années 1980-2000 qu’un véritable travail mémoriel s’est développé, notamment grâce ; aux historiens ; aux associations antiracistes, aux militants ultramarins, et à la loi Taubira de 2001 reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité.
Selon les recherches historiques évoquées dans la presse, la famille de Pierre Guillon qui possédait également des intérêts liés au sucre et au café à Saint-Domingue, auraient participé à 18 expéditions négrières entre 1766 et 1788. Environ 4 500 Africains auraient été déportés et plus de 200 seraient morts pendant les traversées. Au fil du temps, Pierre Guillon de Princé qui défend l’idée d’une « justice réparatrice » et d’un dialogue entre descendants d’esclavagistes et descendants d’esclaves, notamment pour lutter contre le racisme contemporain, commença à s’intéresser à l’histoire de sa famille et au rôle de Nantes dans l’esclavage colonial. Il s’en est suivi un long travail de mémoire : Dès 2015, Pierre Guillon de Princé a commencé à faire des recherches sur l’histoire de ses ancêtres .Ce travail l’a mené à s’impliquer dans la transmission de cette mémoire, notamment en organisant des visites à Nantes et en s’associant aux Journées du patrimoine Cette démarche s’inscrit dans un contexte plus large de travail mémoriel à Nantes :ouverture du mémorial de l’abolition de l’esclavage ;recherches historiques municipales, visites éducatives, débats sur les réparations et le racisme hérité de la colonisation. Il est surtout connu aujourd’hui pour son travail de mémoire autour de l’esclavage colonial et de la traite négrière à Nantes. Depuis plusieurs années, il travaille avec Dieudonné Boutrin, descendant de personnes esclavisées originaires de Martinique. Ensemble, ils organisent des actions pédagogiques, des visites mémorielles et des initiatives de dialogue autour de l’histoire de l’esclavage. Cette collaboration est souvent présentée comme symbolique : un descendant d’esclavagistes et un descendant d’esclaves travaillant ensemble.

En avril 2026, il a fait parler de lui en présentant publiquement des excuses historiques et formelles pour le rôle de ses ancêtres dans la traite transatlantique. Plusieurs médias ont présenté ce geste comme une première en France pour un descendant direct d’armateurs négriers. Cette prise de parole a eu lieu à Nantes lors de l’inauguration d’un « Mât de la fraternité », un monument lié au travail de mémoire sur l’esclavage colonial.
Son profond discours insiste sur la nécessité de reconnaître le passé, le refus de l’oubli, la lutte contre le racisme contemporain et le dialogue entre les mémoires. Son engagement s’inscrit désormais dans des débats plus larges sur :
La mémoire coloniale française, les réparations symboliques ou matérielles, les responsabilités historiques et la transmission scolaire de l’histoire de l’esclavage. Son action attire particulièrement l’attention parce qu’il touche à une question sensible en France : comment les descendants des bénéficiaires historiques de l’esclavage doivent-ils se positionner aujourd’hui face à cet héritage ?
Son geste historique inédit le 18 avril 2026, lors de l’inauguration du Mât de la fraternité et de la mémoire à Nantes, oû il a prononcé un discours officiel d’excuses en présence de personnalités comme Jean-Marc Ayrault (président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage) et de l’ambassadeur d’Haïti en France restera gravé dans les esprits. Sa collaboration étroite avec Dieudonné Boutrin, président de l’association La Coque Nomade – Fraternité, pour promouvoir le dialogue, la réconciliation et la lutte contre le racisme à travers cette mémoire partagée fera, espérons-le, des émules .
Sur cette même question, pour la première fois un pape reconnaît la responsabilité directe du Saint Siège dans la légitimation de l’esclavage au cours de l’histoire (bulles papales en 1452, 1455, 1493). Le pape Léon XIV n’a pas uniquement reconnu le retard de l’église catholique à condamner l’esclavage, mais il a demandé pardon au nom de cette institution dans sa première lettre encyclique publiée le 25 mai, C’est une démarche sans antécédent étant donné que jusqu’ici ses prédécesseurs avaient seulement reconnu la participation de chrétiens à la traite et au système esclavagiste sans mettre en cause des responsables de l’église catholique. Le discours de Pierre Guillon de Princé où il fait ses excuses publiques est une excellente démarche. Aujourd’hui, la transmission de cette histoire ne passe plus seulement par les livres d’école, mais par des actions concrètes sur le terrain. C’est une bonne chose que des associations et des projets mémoriels cherchent à rendre cette histoire visible dans l’espace public.
À Nantes, ancien premier port négrier de France, des initiatives comme le Mémorial de l’abolition de l’esclavage ou le récent Mât de la fraternité transforment la ville. Ils permettent de sortir ce passé de l’oubli et de marquer physiquement la reconnaissance des erreurs du passé. Les projets culturels et pédagogiques des structures comme l’association La Coque Nomade – Fraternité (avec laquelle collabore Pierre Guillon de Princé) utilisent des répliques de navires ou des expositions itinérantes. L’objectif étant de créer des espaces de dialogue pour sensibiliser les jeunes et lutter contre les discriminations contemporaines.
L’impact éducatif de ses démarches est à reproduire, les actions concrètes des associations auprès des écoles et du grand public car elles mettent le doigt sur la complémentarité entre le symbole (qui marque les esprits à un instant T) et l’éducation (qui transforme les mentalités sur le long terme). Le geste de Pierre Guillon de Princé prend tout son sens s’il devient un outil pédagogique pour l’avenir.
Ce travail éducatif est aujourd’hui indissociable du débat sur les réparations. En France, la question de “réparer” le passé esclavagiste suscite de vifs débats, car la notion même de réparation peut s’entendre de plusieurs manières. On distingue généralement deux grandes visions :
Les réparations mémorielles et culturelles : C’est le choix actuel de la France (Loi Taubira de 2001). Cela passe par le financement de musées, de projets associatifs, de bourses d’études ou de monuments. L’idée est de réparer par la connaissance, la reconnaissance des crimes et l’éducation pour lutter contre le racisme actuel. Mais cela va plus loin, par exemple pour Haïti qui paie encore par sa descente aux enfers les conséquences de la dette colossale qui fut versé pour la reconnaissance de son indépendance.
Par rapport à Haïti et la question de la « dette d’indépendance » qui lui a été opposée par la France c’est aujourd’hui au cœur d’un débat historique, moral et politique très important.
Après la révolution haïtienne et l’indépendance d’Haïti en 1804, première république noire issue d’une révolte d’esclaves victorieuse sur l’armée Napoléonienne considérée comme la plus puissante de l’époque, la France refuse longtemps de reconnaître le nouvel État.
En 1825, le roi Charles X impose à Haïti une indemnité de 150 millions de francs-or en échange de la reconnaissance officielle de son indépendance. Cette somme devait indemniser les anciens colons français pour la perte de leurs plantations, mais aussi des personnes esclavisées qu’ils considéraient comme des « biens ».
Cette décision a été prise sous pression militaire : une flotte française fut envoyée devant Port-au-Prince.
La dette réduite à 90 millions de francs en 1838, obligea Haïti à emprunter à des banques françaises pour payer. C’est ce que certains historiens appellent la « double dette » :
La dette d’indemnisation. Le remboursement de celle-ci s’est étalé jusque dans le XXᵉ siècle, avec un impact économique majeur sur le développement du pays pendant des générations.
L’année 2025 a marqué le bicentenaire de l’ordonnance de 1825, imposant la dette colossale qui fut et demeure un goulot d’étranglement pour Haïti. À cette occasion, des historiens ;des associations ;la Fondation pour la mémoire de l’esclavage ;et des responsables politiques français ont demandé une réflexion sur les réparations. Le président français Emmanuel Macron reconnaît publiquement que cette dette constitue une « injustice initiale ».
Il annonce la création d’une commission franco-haïtienne d’historiens ; chargée d’étudier l’impact de cette dette ; et de proposer des recommandations.
Cependant, il ne promet pas explicitement de remboursement financier ni de réparations directes. En Janvier 2025 la discussion autour d’une « restitution » est remise sur la table
Le président haïtien par intérim Leslie Voltaire affirme que le président Macron lui a parlé de « restitution » et de « réparation » lors d’un entretien à l’Élysée. Mais aucune annonce officielle de remboursement n’a suivi pour le moment. En Juin 2025 il y eu une résolution parlementaire française. L’Assemblée nationale française adopte une résolution invitant le gouvernement à réfléchir à un processus de réparation concernant cette « double dette ». Cette résolution est surtout symbolique : elle n’oblige pas juridiquement l’État à payer, mais elle montre que le sujet est désormais débattu publiquement en France.
Haïti a dû payer les anciens esclavagistes pour avoir obtenu sa liberté.
Cette dette a vidé durablement les finances du jeune État et elle a contribué au sous-développement chronique du pays.
Les estimations du montant qui pourrait être « restitué » aujourd’hui varient énormément :
Certaines parlent de 20 à 30 milliards de dollars ; d’autres vont au-delà selon les méthodes de calcul. Le débat est très clivé. Les partisans des réparations disent qu’il s’agit d’une injustice historique documentée, que la France s’est enrichie grâce à l’esclavage et à cette dette et qu’une réparation serait un geste de justice historique. Les opposants répondent qu’il est difficile de réparer financièrement des faits vieux de deux siècles,
que les responsabilités historiques sont complexes ou qu’il faut privilégier l’aide au développement plutôt qu’un remboursement direct.
Aujourd’hui, la France reconnaît de plus en plus le caractère injuste de cette dette, mais aucune restitution financière officielle n’a encore été décidée.
Pierre Guillon de Princé a le mérite d’avoir jeté un pavé dans la marre sur la complexité de sujets à la fois historiques, politiques et humains, qui sont aujourd’hui au centre de nombreux débats sur la mémoire coloniale, les réparations. Les excuses et le travail associatif sont nécessaires pour ouvrir la voie à ces projets concrets.
Le plus dur reste à faire : Les symboles sont nobles, mais la vraie réparation ne commencera que lorsque des actions concrètes seront menées pour que les dédommagements soient visibles.
Martine MILARD
Paris, France

