SOCIÉTÉ
« La vie, c’est ce qui arrive pendant que vous êtes occupés à faire des projets » John Lennon
Par Martine Milard
Une citation de John Lennon et ses répercussions sociales « La vie, c’est ce qui arrive pendant que vous êtes occupés à faire des projets. » Cette phrase, extraite de la chanson Beautiful Boy (Darling Boy), parue en 1980, résume en une ligne une idée philosophique ancienne : nous passons notre temps à préparer l’avenir — études, carrière, projets, voyages — sans toujours remarquer que l’existence, elle, se déroule déjà, ici et maintenant. Entre l’illusion du contrôle sur demain et l’imprévisibilité du présent, John Lennon touche à un vieux débat que la philosophie n’a cessé de reformuler.
Une sagesse ancienne pour un mal moderne
Cette intuition rejoint plusieurs grands courants de pensée. Chez les stoïciens, Épictète et Sénèque distinguent ce qui dépend de nous — nos choix, nos intentions — de ce qui n’en dépend pas — les événements extérieurs et l’inattendu : s’accrocher trop fermement à un résultat futur, c’est se couper du seul moment sur lequel nous avons un pouvoir réel. Le poète Horace, avec le carpe diem, invite à « cueillir le jour » présent plutôt qu’à se fier aveuglément au lendemain.
John Lennon
Le bouddhisme et le taoïsme rappellent, de leur côté, que l’attachement rigide aux projets engendre la frustration, car la réalité est par nature changeante et éphémère. Lennon, sans le savoir peut-être, résume une sagesse plusieurs fois millénaire : nos projets sont des constructions mentales, mais seule la réalité présente possède la texture de l’existence.
Vivre contre planifier : une fausse opposition ?
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La citation repose sur une tension féconde entre deux termes. « La vie » désigne ce qui se passe réellement, souvent de façon spontanée et imprévisible : une conversation, une rencontre, un instant partagé. « Les projets », eux, représentent ce que nous avons prémédité pour notre avenir. Lennon ne nie pas l’utilité de ces projets ; il pointe simplement le risque de repousser indéfiniment le bonheur — « je serai heureux quand j’aurai terminé mes études », « quand j’aurai trouvé un emploi » — comme si la vie ne commençait qu’une fois les objectifs atteints, alors qu’elle est déjà en cours. Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre vivre et planifier, mais de trouver un équilibre : avoir des ambitions sans laisser le futur dévorer l’attention que mérite le présent. Concrètement, cela peut prendre trois formes : accueillir l’imprévu — un train annulé, un rendez-vous décalé — non comme un problème, mais comme un fragment de vie à habiter ; cultiver une attention réelle aux gestes routiniers (boire un café, marcher, écouter un proche) plutôt que de les traverser en pensant déjà à la tâche suivante ; et planifier avec souplesse, en acceptant d’ajuster sa trajectoire sans culpabilité lorsque la réalité prend le dessus.

Le présent, un luxe ?
Cette philosophie du présent connaît toutefois une limite fondamentale : la réalité matérielle et économique. Savourer l’instant devient un luxe difficilement accessible lorsqu’on est absorbé par des urgences quotidiennes — se loger, se nourrir, se soigner, payer ses factures, prendre soin des siens. Dans ces conditions, penser à l’avenir n’est pas une fuite du présent : c’est une nécessité. Cette analyse rejoint la pyramide des besoins d’Abraham Maslow : tant que les besoins physiologiques et de sécurité ne sont pas assurés, l’esprit reste entièrement mobilisé par la survie ou la résolution de crise, et la sérénité devient quasi inaccessible.
Le philosophe Karl Marx formulait une idée voisine en expliquant que les conditions matérielles d’existence — pouvoir se loger, se nourrir, se soigner — déterminent la conscience. Quand la survie quotidienne devient une lutte constante, l’énergie mentale se trouve entièrement absorbée par ces urgences. Apparaît alors un décalage révélateur : pouvoir s’arrêter, philosopher, chercher à « vivre l’instant présent », suppose déjà une certaine sécurité de base. La société de consommation et la culture contemporaine du bien-être créent parfois une pression culpabilisante, laissant entendre qu’il « suffirait » de positiver — alors que les obstacles économiques et sociaux, eux, sont bien réels.
Cela ne condamne pas pour autant tout espoir d’équilibre. On peut envisager les choses autrement : viser non pas un état de sérénité permanente, mais de minuscules « micro-pauses » — quelques secondes pour respirer, apprécier un paysage sur le chemin du travail — même au cœur du chaos. Et considérer le projet non comme une prison, mais comme un soutien : les projets d’avenir sont souvent ce qui permet de sortir des difficultés. Le piège n’est pas de projeter, mais de se dire : « je ne serai heureux que lorsque ce problème sera résolu ». Pourquoi détournons-nous le regard ?
Cette prise de conscience du décalage entre philosophie du présent et contraintes matérielles peut aider à mieux comprendre — et mieux soutenir — celles et ceux qui traversent des difficultés et se sentent isolés. Beaucoup préfèrent, par souci de tranquillité d’esprit, ne pas penser aux problèmes d’autrui : non par manque d’empathie, mais en se disant qu’ils n’y peuvent rien. Ce désengagement, bien documenté en sociologie, s’explique par plusieurs mécanismes : l’effet du témoin et l’accoutumance, lorsque la précarité devient trop visible ou au contraire trop fréquente dans le paysage urbain pour ne pas provoquer une forme de fatigue compassionnelle ; l’individualisme structurel d’une société qui renvoie les problèmes collectifs à la responsabilité individuelle — « chacun doit s’en sortir seul » ; et l’impuissance acquise, ce sentiment sincère de ne pouvoir agir à son échelle face à l’ampleur des inégalités, qui pousse à se détacher complètement de la situation. Ce retrait n’est donc pas d’abord un manque d’empathie chez les individus, mais le symptôme du fonctionnement même de nos institutions, lorsqu’elles isolent au lieu de relier.
Quand les institutions isolent au lieu de protéger
Deux mécanismes principaux aggravent cet isolement. D’une part, la déshumanisation institutionnelle : la numérisation à outrance et la complexité croissante des démarches administratives créent une véritable fracture numérique. D’autre part, la rupture du lien social qui en découle : quand les services publics de proximité ferment ou s’éloignent, les espaces de solidarité locale disparaissent avec eux, et l’individu se retrouve seul face à une machine administrative impersonnelle. Beaucoup de personnes en situation de précarité finissent par renoncer purement et simplement à leurs droits — le non-recours aux aides —, ce qui les rend plus invisibles encore et fait peser toute la charge sur la solidarité individuelle ou associative, qui finit elle aussi par s’épuiser.
Vers l’autonomisation : « faire avec » plutôt que « faire à la place de »
Face à ce constat, la réforme des institutions — simplifier l’accès aux droits, remettre de l’humain dans les services publics — apparaît comme un levier essentiel. Placer la dignité et la valeur de la personne au centre des institutions est sans doute le principe le plus fondamental : quand un système privilégie la logique comptable ou l’efficacité administrative au détriment de l’écoute, il produit de l’exclusion. Un concept mérite ici d’être souligné : l’universalité ciblée. Il s’agit d’avoir des règles applicables à tous, pour éviter d’étiqueter ou d’invisibiliser certaines personnes, tout en donnant des moyens supplémentaires à celles et ceux qui en ont le plus besoin — en les accompagnant, et non en agissant à leur place.
Cette idée touche à l‘autonomisation : placer les personnes en position d’actrices de leur propre vie, et non de simples bénéficiaires passives, change entièrement la dynamique de l’accompagnement. Passer d’une posture de « spectateur » subissant l’institution à celle d’« acteur » de son parcours suppose souvent un déclic — et le levier le plus puissant reste la reconnaissance des compétences déjà là : valoriser ce que la personne sait faire plutôt que de se concentrer uniquement sur ses manques, et lui accorder le pouvoir de décision sur les démarches et les solutions à mettre en œuvre, même lorsqu’elles s’éloignent des cadres habituels. Cette approche du « faire avec » plutôt que du « faire à la place de » est la définition même de l’accompagnement digne. En travail social comme en pédagogie, on parle du passage de la prise en charge — où la personne subit la décision — à l‘autonomisation, où elle choisit son propre chemin. C’est ainsi que se restaure l’estime de soi, et que l’on sort du statut de « victime » ou de « spectateur ».
L’intuition de Lennon reste juste : la vie se déroule dans l’instant, mais nos contraintes et nos projets nous en distraient sans cesse. Encore faut-il, pour en profiter, avoir d’abord satisfait ses besoins essentiels. Le rôle des institutions est ici décisif : trop rigides ou trop déshumanisées, elles isolent au lieu de soutenir. La solution passe sans doute par une alliance entre le politique — les droits — et le terrain — l’humain —, en co-construisant les réponses avec les personnes concernées.
Eleanor Roosevelt disait : « Hier est de l’histoire, demain est un mystère, aujourd’hui est un cadeau — c’est pour cela qu’on l’appelle le présent. » Suivons alors le conseil d’Eckhart Tolle, qui invite à accueillir chaque instant présent comme si nous l’avions choisi. Nous traversons parfois des moments difficiles, des bourrasques qu’il faut transcender pour garder le cap et maintenir l’équilibre. Cultivons alors l’appréciation du présent — sans pour autant hypothéquer l’avenir.
Martine Milard
Paris, France

