ÉDITORIAL

LA COMMUNE DE PORT-AU-PRINCE PEUT-ELLE ENCORE ÊTRE RAFISTOLÉE?

Rue du Magasin de l’Etat / Le Pénitencier National

C’est la question qui vient évidemment à l’esprit face aux ‘’efforts dans le mal’’  bien encourageables réalisés par la commission communale de Port-au-Prince dans ce qui reste d’infrastructures urbaines au ‘’Bas de la ville’’. <<Personne ne coud un morceau de tissu neuf sur un vieil habit, car la pièce ajoutée arrache une partie de l’habit et la déchirure devient pire’’, disent les Évangiles selon Luc, Marc et Matthieu. Loin de décourager les travaux de réhabilitation de la municipalité, ces propos entendent plutôt à aviser que pour la Port-au-Prince d’autrefois, sa mauvaise organisation proverbiale, ses vétustés, ses ‘’cours des miracles’’, ses bidonvilles crasseux et pouilleux, ce doit être ‘’fini !’’. Le ‘’filtre rose de la mémoire’’, qui porte à se souvenir des seuls bons moments, n’aurait dû nous donner la nostalgie d’un mauvais passé !

La modernisation de nos villes et surtout de la capitale, qu’on aurait dû réaliser de bon gré longtemps déjà, nous rattrape sous les secousses de la nature, et la mitraille, les torches et les coups de massue des hommes.     

La capitale de la République d’Haïti, qu’on dénomme habituellement sous l’appellation de ‘’Port-au-Prince’’, ne se résume plus à la seule commune de Port-au-Prince depuis l’élévation des agglomérations de Delmas et de Carrefour au rang de commune le 15 Décembre 1982, puis celles de Tabarre et de Cité Soleil, le 13 Mai 2002. Aujourd’hui, la capitale se réfère en fait à la conurbation métropolitaine regroupant les communes de Port-au-Prince, Delmas, Pétion-Ville, Carrefour, Tabarre et Cité Soleil, même si le Gouvernement, le Parlement, la Cour Suprême et les quartiers administratifs siégeaient au cœur de la commune de Port-au-Prince. 

Cette aire métropolitaine a subi durant les 20 dernières années des événements qui ont mis à nu l’urgente nécessité de la reconstruire et la remodeler, parmi lesquels :

  • ladite ‘’opération Bagdad’’, ces violences politiques de 2005 ayant suivi la chute de la deuxième Présidence de Jean-Bertrand Aristide ;
  • le séisme dévastateur du 12 Janvier 2010 qui avait causé près d’un demi-million de morts, rasé ou endommagé 90% des édifices, et laissé 1.4 million de personnes sans-abri. Que fallait-il de plus pour refaire cette ville déjà détruite ?
  • Les violences des gangs en 2015, et
  • Le contrôle de la majeure partie de l’aire métropolitaine par des groupes armés y instituant presqu’un gouvernement parallèle depuis avril 2024.    

Le mal s’avère si profond que les institutions publiques, le commerce, les industries et une bonne partie de la population, ont fui ces ‘’nouveaux territoires’’ où la nature a fini par reprendre ses droits. Là où grouillaient auparavant toutes sortes d’activités humaines, des arbres, des lianes, des animaux ont remplacé les hommes, donnant ainsi l’image de zones sauvages en plein milieu ‘’urbain’’.

À vrai dire, ce n’est que le dernier coup de boutoir, car la ville de Port-au-Prince faisait déjà face au mal développement. La vétusté de ses édifices, l’urbanisation sauvage, le manque de services sociaux, le manque ou l’absence d’aménagement, etc. crevaient les yeux.

Alors que la situation était de loin bien meilleure, dans les années 1980, les autorités gouvernementales optèrent déjà pour la construction d’une ‘’New Port-au-Prince’’. Un rêve qui n’a jamais pu être réalisé en raison du manque de financements.

Aujourd’hui, il est pathétique de voir les édiles de la commune de Port-au-Prince se débattre comme un diable coincé dans un bénitier, pour que la vie économique et culturelle y reprenne ses droits. On ne peut que saluer la bonne volonté et la persévérance de cette municipalité qui n’entend point baisser les bras. Néanmoins, il est des cadavres qu’on ne saurait ressusciter. Le vaste chantier de modernisation de la capitale, dont on ose croire qu’il n’est pas trop lointain, concernerait surtout la commune de Port-au-Prince, mais sans laisser de côté  le reste de la zone métropolitaine. À ce compte, des processus d’expropriation pour cause d’utilité publique au centre-ville avaient été déjà mis en branle sous les présidences de René Préval et ses successeurs. Vu l’ampleur des dégâts et de l’abandon généralisé des quartiers résidentiels, commerciaux et administratifs, le périmètre d’expropriation devrait s’étendre à un espace beaucoup plus large.

Dans les Caraïbes et même dans tout l’hémisphère occidental, Haïti affiche la plus faible  espérance vie à la naissance (68 ans pour les femmes et 62 ans pour les hommes, moyenne 65 ans), alors que la moyenne mondiale est de 73 ans. Pourtant, les Haïtiens, dans leur indolence, ne se pressent jamais ; à croire qu’ils vivraient les 950 ans de Noë. 

Il est inconcevable que 17 ans après le séisme dévastateur de Janvier 2010, les activités de modernisation de la capitale d’Haïti ne soient pas encore réalisées, encore moins lancées :

  • la déclaration d’utilité publique ;
  • la délimitation de la zone concernée ;
  • l’expropriation des riverains ;
  • et le début des travaux.

À ce rythme les générations de 1960 et de 1980 ont très peu de chance  de voir une amorce de la nouvelle Haïti. Ce serait bien dommage.

Magazine ‘’HAITI-ESPOIR’’