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Le marché de l’eau en Haïti : Une économie invisible qui fait vivre des milliers de familles.

Par Moise CHARLES

À l’aube, dans les rues de Port-au-Prince, les premiers vendeurs d’eau prennent déjà position. Dans les marchés, des sachets glacés changent de mains. Dans les quartiers dépourvus de réseau, des camions-citernes sillonnent les rues poussiéreuses. Dans les supermarchés, les gallons et les bouteilles s’empilent sur les rayons. Cette scène quotidienne paraît banale. Pourtant, derrière chaque gallon vendu, chaque sachet consommé et chaque citerne livrée se cache une réalité méconnue : l’eau est devenue l’un des marchés les plus dynamiques de l’économie haïtienne.

Sans statistiques officielles permettant d’en mesurer précisément la valeur, ce secteur représente néanmoins une activité économique majeure. Des producteurs aux détaillants, en passant par les transporteurs, les techniciens et les commerçants de rue, des milliers de personnes tirent directement ou indirectement leurs revenus du commerce de l’eau.

Quand l’eau devient une marchandise :

Dans la plupart des pays, l’accès à l’eau potable repose principalement sur des infrastructures publiques. En Haïti, la situation est différente. Les insuffisances historiques des réseaux de distribution ont progressivement donné naissance à un marché parallèle qui s’est imposé comme une nécessité pour une grande partie de la population.
Selon les données du Programme conjoint OMS/UNICEF de suivi de l’eau et de l’assainissement, relayées par pS-Eau, 85 % des habitants des zones urbaines avaient accès à un point d’eau de base en 2020, contre seulement 42 % dans les zones rurales. Dans un pays de près de 11,9 millions d’habitants, dont environ 40 % vivent à la campagne, des millions de personnes continuent donc à dépendre de solutions alternatives pour satisfaire leurs besoins quotidiens.
Cette situation a transformé l’eau en un véritable bien économique. Pour de nombreuses familles, l’accès à ce service essentiel ne passe plus uniquement par le robinet, mais par une transaction commerciale répétée jour après jour.
« En Haïti, l’eau est souvent achetée comme on achète le pain ou le charbon », résume un spécialiste du secteur. Une réalité qui illustre à la fois les limites du service public et la capacité d’adaptation des populations

Une filière plus importante qu’on ne l’imagine

Le marché de l’eau ne se limite pas aux entreprises d’embouteillage visibles dans les commerces. En réalité, il s’agit d’une chaîne économique beaucoup plus vaste. À son sommet se trouvent les unités de production qui traitent et conditionnent l’eau en bouteilles, gallons ou sachets. Certaines disposent d’équipements modernes de filtration et de désinfection, tandis que d’autres opèrent à plus petite échelle. Viennent ensuite les distributeurs et les propriétaires de camions-citernes. Dans plusieurs quartiers de l’aire métropolitaine, ils jouent un rôle essentiel en approvisionnant des zones où le réseau public est absent ou défaillant.
Puis apparaissent les détaillants : propriétaires de kiosques, petites marchandes, épiciers, revendeurs de rue et madan sara. Chaque sachet vendu génère un revenu, souvent modeste mais indispensable à l’économie familiale.
À ces acteurs s’ajoutent les foreurs, les plombiers, les installateurs de pompes, les techniciens de traitement de l’eau, les fournisseurs de filtres, les fabricants d’emballages et de réservoirs, ainsi que les transporteurs. Autrement dit, le secteur de l’eau fait fonctionner une véritable économie locale dont les ramifications traversent de nombreux domaines d’activité.

Les ménages paient le prix fort

Pour les consommateurs, cette économie a toutefois un coût important.
Dans les quartiers populaires comme dans certaines zones périurbaines, acheter de l’eau représente une charge quotidienne incontournable. Et cette charge est souvent plus lourde pour les ménages les plus pauvres.
D’après un rapport de la Banque mondiale cité par le journal Haiti Liberté, environ 57,1 % des ménages de l’aire métropolitaine de Port-au-Prince dépendaient du secteur privé pour leur eau de boisson en 2012. Plus frappant encore, les dépenses consacrées à l’eau représenteraient près de 15 % du revenu de certains ménages.

Le constat est connu des économistes : ceux qui disposent des revenus les plus faibles paient souvent leur eau plus cher que les foyers bénéficiant d’un raccordement direct au réseau.
Une étude réalisée à Canaan en 2016 confirme cette tendance. Selon cette enquête, 90 % des ménages interrogés consacraient plus de 5 % de leur budget à l’approvisionnement en eau.
Pour une famille vivant avec des ressources limitées, chaque hausse du prix du carburant ou chaque interruption d’approvisionnement peut rapidement se traduire par une augmentation du coût de la vie.

Un enjeu économique autant que sanitaire

Au-delà des chiffres, la question de l’eau touche directement la santé publique.
Lorsqu’une eau de qualité douteuse circule dans les réseaux informels, les conséquences peuvent être graves. Les épisodes de choléra observés depuis 2010 ont rappelé que l’accès à une eau sûre constitue l’une des premières barrières contre les maladies hydriques, sans mentionner le rapport du Ministère de l’Economie et de l’Industrie publié cette année.
Or, les coûts de ces maladies dépassent largement les seules dépenses médicales. Elles entraînent des pertes de

revenus, des absences scolaires, une baisse de productivité et un affaiblissement général du capital humain.
Le problème est renforcé par le nombre limité de structures capables d’effectuer des analyses régulières de la qualité de l’eau sur l’ensemble du territoire. Dans plusieurs régions, les consommateurs achètent de l’eau sans toujours disposer de garanties suffisantes sur sa qualité sanitaire. En d’autres termes, lorsqu’un système de contrôle est insuffisant, les ménages supportent un double coût : celui de l’achat de l’eau et celui des conséquences sanitaires éventuelles.

Un secteur confronté à de nombreux obstacles

Malgré son importance, le marché de l’eau évolue dans un environnement particulièrement difficile.
L’insécurité représente aujourd’hui l’un des principaux défis. Les transporteurs doivent souvent modifier leurs

itinéraires ou limiter leurs déplacements, ce qui affecte les coûts et la régularité de l’approvisionnement. Le manque de régulation constitue également un frein majeur. Les normes existent, mais leur application demeure inégale. Cette situation crée des disparités de qualité entre les différents fournisseurs et complique la protection des consommateurs. L’informalité du secteur limite par ailleurs les possibilités d’investissement. De nombreux opérateurs fonctionnent en dehors des circuits financiers classiques et ont difficilement
accès au crédit ou aux mécanismes d’appui aux entreprises. Enfin, les coûts énergétiques continuent d’alourdir la facture. Pomper, traiter et transporter l’eau nécessite du carburant ou de l’électricité, deux ressources dont les prix restent particulièrement instables.

Un potentiel économique encore sous-estimé


Pour les spécialistes du développement, le défi consiste désormais à mieux organiser ce marché sans compromettre son rôle social. La formalisation progressive du secteur pourrait favoriser la création d’emplois stables, améliorer la qualité des services et générer des recettes fiscales supplémentaires pour l’État. Elle permettrait également de renforcer les mécanismes de contrôle sanitaire et de mieux protéger les consommateurs. Mais une véritable politique de développement du secteur suppose aussi des investissements publics plus importants dans les infrastructures d’eau potable, la production d’énergie, les systèmes d’analyse et les mécanismes de régulation. Aujourd’hui, le poids exact du marché de l’eau dans l’économie haïtienne demeure difficile à mesurer. Aucun chiffre consolidé n’est disponible sur sa contribution au

produit intérieur brut. Cette absence de données est révélatrice d’une réalité plus profonde : l’une des activités les plus essentielles du pays reste encore largement invisible dans les statistiques officielles.

Pourtant, chaque matin, lorsque les premiers sachets d’eau sont vendus à un coin de rue de Port-au-Prince, l’économie de l’eau se remet en marche. Discrète, souvent informelle, mais indispensable. Une économie qui, bien au-delà de la simple consommation, participe chaque jour à la survie, à la santé et aux moyens d’existence de millions d’Haïtiens.

Moise Charles,

Ingénieur en Environnement,

Spécialiste en Gestion et Sécurité de l’Eau,

Spécialiste en Migration Climatique.

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